On a commencé par Baudelaire, on finit par Poe.

On a commencé par Baudelaire, on finit par Poe.
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" Réfléchir infatigablement de longues heures, l'attention rivée à quelque citation puérile sur la marge ou dans le texte d'un livre, — rester absorbé, la plus grande partie d'une journée d'été, dans une ombre bizarre s'allongeant obliquement sur la tapisserie ou sur le plancher, — m'oublier une nuit entière à surveiller la flamme droite d'une lampe ou les braises du foyer, — rêver des jours entiers sur le parfum d'une fleur, — répéter, d'une manière monotone, quelque mot vulgaire, jusqu'à ce que le son, à force d'être répété, cessât de présenter à l'esprit une idée quelconque, — perdre tout sentiment de mouvement ou d'existence physique dans un repos absolu obstinément prolongé, — telles étaient quelques-unes des plus communes et des moins pernicieuses aberrations de mes facultés mentales, aberrations qui sans doute ne sont pas absolument sans exemple, mais qui défient certainement toute explication et toute analyse. "

Bérénice
Edgar Allan PoeBérénice


Photo: James Thew
# Posté le vendredi 09 mai 2008 11:45
Modifié le samedi 10 mai 2008 15:36

Et on continue par moi ...

Et on continue par moi ...
_____Voilà. Une fois de plus je me retrouve devant la page blanche de mon ordi, et une fois de plus je cherche mes mots. Enfin mes mots, ils sont un peu à tout le monde. Mais j'espère pouvoir posséder ceux que j'énonce. Ce serait terrible tout de même, que ce soit les mots qui nous contrôlent. On va pour dire une chose, et Paf ! Ta bouche formule le contraire. Ce serait vicieux, et malsain même. Tu pourrais, par un mot mal placé, mal dit, méchant, antinomique, ridicule, grossier, vulgaire, antithétique, gentil, mal prononcé te dénoncer, te ridiculiser, briser des espoirs, mentir, fâcher, peiner, dégoûter, taire un maux, ou faire du mal, évidemment. Oui ce serait terrible de vivre avec la menace d'un mot au dessus de soi, de savoir que celui-ci peut s'abattre à tout moment sur ton expression, et que celle-ci s'en retrouverait réduite. Que tu n'expires plus ce que ta tête, ton esprit ou ton c½ur aspirent. Tant de choses peuvent dépendre d'un mot, d'un ridicule mot. D'une succession stupide de lettres, de sons collés maladroitement.

_____ Mais le pire dans tout ça, c'est que oui, on dépend d'un mot. Des mots. Et ceux-ci nous dépassent parfois. On ne connait pas la conséquence de nos actes, on peut seulement la prévoir. Mais celle d'un dire, on peut juste l'imaginer. Parce qu'en réalité, chacun à sa propre définition d'un mot, et personne ne s'exprime de la même façon. Un simple regard peut signifier tant pour une personne tandis qu'un simple « Salut » peut vouloir aussi tant dire. On s'adapte aux personnes en croyant les connaître, mais au fond, ce n'est jamais que des suppositions.



_____ Et ce qui est terrible, c'est qu'on est chaque jour victime de nos mots.

Photo: Mark Aplet
# Posté le samedi 10 mai 2008 05:28
Modifié le samedi 10 mai 2008 15:36

Évitons les simulacres de W.Disney et de son fameux « Rêve ta vie en couleur, c'est le secret du bonheur » (Mais n'en pensons pas moins)

Évitons les simulacres de W.Disney et de son fameux « Rêve ta vie en couleur, c’est le secret du bonheur » (Mais n’en pensons pas moins)
Photos de ... je ne sais plus, et gif bah par ma propre personne (évitons également le "by me")
# Posté le samedi 10 mai 2008 14:04
Modifié le samedi 10 mai 2008 15:36

Après un article qui détonne ! ...

Après un article qui détonne ! ...
_____En montant dans l' escalier noir, j' ai heurté le vieux Salamano, mon voisin de palier. Il était avec son chien. Il y a huit ans qu'on les voit ensemble. Ils ont l'air de la même race, pourtant ils se détestent. Depuis huit ans, ils n'ont pas changé leur itinéraire. On peut les voir le long de la rue de Lyon, le chien tirant l'homme jusqu' à ce que le vieux Salamano bute. Il bat son chien alors et il l'insulte. Le chien rampe de frayeur et se laisse traîner. A ce moment, c'est au vieux de le tirer. Quand le chien a oublié, il entraîne de nouveau son maître et il est de nouveau battu et insulté. Alors ils restent tous les deux sur le trottoir et ils se regardent, le chien avec terreur, l'homme avec haine.
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_____Quand je l'ai rencontré dans l'escalier, Salamano était en train d'insulter son chien. Il lui disait : "Salaud ! Charogne !" et le chien gémissait. J'ai dit : "Bonsoir", mais le vieux insultait toujours. Alors je lui ai demandé ce que le chien lui avait fait. Il ne m'a pas répondu. Il disait seulement : "Salaud ! Charogne !" Je le devinais, penché sur son chien, en train d'arranger quelque chose sur le collier J'ai parlé plus fort. Alors sans se retourner, il m'a répondu avec une sorte de rage rentrée : "Il est toujours là." Puis il est parti en tirant la bête qui se laissait traîner sur ses quatre pattes, et gémissait.


( ... )

_____De loin, j'ai aperçu sur le pas de la porte le vieux Salamano qui avait l'air agité. Quand nous nous sommes rapprochés, j'ai vu qu'il n'avait pas son chien. Il regardait de tous les côtés, tournait sur lui-même, tentait de percer le noir du couloir, marmonnait des mots sans suite et recommençait à fouiller la rue de ses petits yeux rouges. Quand Raymond lui a demandé ce qu'il avait, il n'a pas répondu tout de suite. J'ai vaguement entendu qu'il murmurait : «Salaud, charogne», et il continuait à s'agiter. Je lui ai demandé où était son chien. Il m'a répondu brusquement qu'il était parti. Et puis tout d'un coup, il a parlé avec volubilité :
_____«Je l'ai emmené au Champ de Man½uvres, comme d'habitude. Il y avait du monde, autour des baraques foraines. Je me suis arrêté pour regarder « le Roi de l'Évasion». Et quand j'ai voulu repartir, il n'était plus là. Bien sûr, il y a longtemps que je voulais lui acheter un collier moins grand. Mais je n'aurais jamais cru que cette charogne pourrait partir comme ça.»

_____Raymond lui a expliqué alors que le chien avait pu s'égarer et qu'il allait revenir. Il lui a cité des exemples de chiens qui avaient fait des dizaines de kilomètres pour retrouver leur maître. Malgré cela, le vieux a eu l'air plus agité. «Mais ils me le prendront, vous comprenez. Si encore quelqu'un le recueillait. Mais ce n'est pas possible, il dégoûte tout le monde avec ses croûtes. Les agents le prendront, c'est sûr.» Je lui ai dit alors qu'il devait aller à la fourrière et qu'on le lui rendrait moyennant le paiement de quelques droits. Il m'a demandé si ces droits étaient élevés. Je ne savais pas. Alors, il s'est mis en colère : «Donner de l'argent pour cette charogne. Ah ! Il peut bien crever !» Et il s'est mis à l'insulter.

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_____Quand j'ai ouvert, il est resté un moment sur le seuil et il m'a dit: «Excusez-moi, excusez-moi.» Je l'ai invité à entrer, mais il n'a pas voulu. Il regardait la pointe de ses souliers et ses mains croûteuses tremblaient.

_____Sans me faire face, il m'a demandé:

«Ils ne vont pas me le prendre, dites, monsieur Meursault. Ils vont me le rendre. Ou qu'est-ce que je vais devenir ?»

L'Etranger
A.Camus

Photo: E.Boubat
# Posté le samedi 10 mai 2008 14:19
Modifié le samedi 10 mai 2008 16:07